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30.07.2010 05:59
Les articles de Jacques Durand

Nouvel article paru cette semaine dans le "Libération" du jeudi 29 juillet 2010 : «Hernández, l’ode au toro »
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...nous vous rappelons que vous pouvez retrouver les précédents articles dans notre rubrique "CULTURE / Presse taurine"
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Article du 29 juillet 2010
Hernández, l’ode au toro
A travers leur ventre, il aimait entendre le lait monter dans les mamelles de ses chèvres et écrivait des sonnets savants. L’Espagne célèbre cette année le centenaire de la naissance de Miguel Hernandez, natif d’Orihuela, près d’Alicante. Miguel Hernández, berger , poète , catholique puis communiste, soldat, dévoreur de Virgile, Gongora, Saint Jean de la Croix ,Verlaine, ou de contemporains comme Jorge Guillén, compagnon d’Alberti, de Garcia Lorca, de Bergamin, qui le premier le publiera dans sa revue « Cru y Raya », aussi important qu’eux, condamné à mort le 18 janvier 1940 pour « rébellion contre le mouvement franquiste », mort tuberculeux en prison à 32 ans, le 28 mars 1942. Comme si la colère et la souffrance survivaient à sa mort, personne n’a jamais pu fermer les yeux de son cadavre, enfermé les yeux ouverts dans la niche 1009 du cimetière d’Alicante.
La fureur, l’énergie, la puissante symbolique du toro de combat et de son sort traversent l’œuvre poétique et théâtrale de ce subtil rhétoricien en espadrilles, admiré de René Char et, à qui Pablo Neruda trouvait « une tête de pomme de terre ». Le toro, « aux cornes de tragédie » y devient la métaphore de l’Espagne, de son peuple. Dans « Vent du peuple » : « je ne suis pas d’un peuple de bœufs,/ Je suis d’un peuple que détiennent/ Des gisements de lions/ Des couloirs d’aigles/ Des cordillères de taureaux/ L’orgueil au bout des cornes./ Les bœufs n’ont pas fait souche/ Sur les terres arides d’Espagne ». Dans « J’en appelle au toro d’Espagne » : « Toro du printemps/ plus toro qu’en d’autres moments,/ En Espagne plus toro, toro, qu’ailleurs./ Plus brulant que jamais, plus volcanique, toro,/ Qui irradie qui illumine jusqu’au feu, dresse-toi. / Enlève tes chaine./….Pour t’écorcher vif arrivent loups et aigles/ Qui toujours ont envié ta beauté de peuple. Dresse-toi. / ».
Le toro, « île de bravoure/ Dorée/ Par trop d’obscurité », Miguel Hernández en est familier dès l’enfance. Son grand père maternel, son père aussi, aficionados, chevriers, négociants en chevaux, en louaient pour les corridas à Orihuela. Carlos Fennol, son ami d’enfance, fils d’un boulanger- troubadour, lui-même versificateur, fondu de flamenco et de toros, se jetait régulièrement comme espontaneo dans les arènes d’Orihuela. Les toros, le petit Miguel les voyaient débouler dans la rue de l’Evêque Rocamora pour être menés aux arènes. Avec ses copains, il s’amusait, en agitant une grosse sonnaille de bœuf meneur, à effrayer les gens qui mangeaient dans la rue en faisant croire que les toros arrivaient. La mort à Manzanares du torero Ignacio Sanchez Mejias, tué en aout 1934 par le toro Granadino, lui inspire, deux mois avant le célèbre « Llanto » de Garcia Lorca , une élégie qu’il tentera, en vain, de faire publier dans ABC. Sa pièce de théâtre « El torero mas valiente »(1934) évoque la mort de Josélito tué par le toro Bailador, celle de Sanchez Mejias mais aussi Lalanda, Manuel Bienvenida, le roman « El torero Caracho » de Gomez de la Serna et « La statue de don Tancredo » de Bergamin. Lorca ne fera rien pour l’aider à la monter. Dans cette œuvre jamais jouée « l’amour est un toro qui te blesse à l’intérieur et te laisse intact extérieurement ».
Lorsque Miguel Hernandez quitte Orihuela pour aller vivre à Madrid, il devient mécanographe puis secrétaire de José Maria de Cossio, un intellectuel qui, sur une idée lancé par le philosophe Ortega y Gasset, s’est attelé à une énorme encyclopédie taurine. Hernández, admirateur du torero Domingo Ortega, est payé 200 pesetas par mois pour réunir de la documentation. Il serait l’auteur aussi de quelques biographies du tome III. Celles des toreros Espartero, Lagartijo, Reverte, Tragabuches. Dans une lettre de 1967, Cossio confirmait les travaux d’écriture du poète, mais refusait de préciser lesquels. Raison : ça n’ajouterait aucune gloire supplémentaire à son œuvre. Curieusement, Cossio l’oublie dans son anthologie « Los toros en la poesia » publiée en 1944. Un jour, lors d’une discussion au Café Lion de Madrid, on avait évoqué « la pensée de Miguel Hernández ». ça l’avait mis en colère. Pour lui, Hernández était juste « un gamin sans formation, incapable de formuler des idées sur les affaires culturelles ». Ecrivain franquiste, il interviendra avec force pour lui éviter d’être exécuté. Mais à condition que son ancien collaborateur fasse un geste de repentance ou d’appui au nouveau régime. Refus de Miguel Hernández qui verra sa peine commué en 30 ans et 1 jour de prison parce que dira Franco, qui supervisait toutes les condamnations à mort : « un autre Lorca, non ».
Dès le début de la guerre civile, il s’était engagé comme sapeur, du coté des « rouges » au cinquième bataillon de volontaires commandé par le célèbre « El Campesino ». Commissaire politique chargé de la propagande, il participe à la défense de Madrid. Dans les tranchées, il récitait des poèmes aux miliciens. A la victoire de Franco, il veut se mettre à l’abri. Il est arrêté au Portugal, le 30 avril 1939, remis au nouveau pouvoir espagnol, emprisonné à Huelva, puis à Madrid, puis libéré. Il retourne à Orihuela. Dénoncé par des caciques franquistes et des grands propriétaires, il est emprisonné à nouveau, jugé, condamné à mort par le Tribunal de la Presse. Prisons, maladie, agonie, mort. Le sonnet érotique 23 de son recueil « L’éclair qui dure* » préfigurait sa propre tragédie : « Comme le taureau, je suis né pour le deuil/ Et la douleur ; comme le taureau je suis marqué au fer/ Dans le flanc, par un feu infernal,/ Et, homme, par un fruit à l’aine./ Comme le taureau , je trouve très petit/ Tout mon cœur démesuré,/ Et le visage brulant du baiser,/ Comme le taureau à ton amour je le dispute./ Comme le taureau je grandis dans le châtiment,/la langue dans le cœur, je la tiens qui trempe/ Et je porte au cou un vent d’ouest sonore./ Comme le taureau je te suis et je te poursuis,/ Et tu fais abandon de mon désir sur une épée,/ Comme le taureau leurré, comme le taureau. * »
Jacques Durand
*Sur Miguel Hernández voir « Mon Espagne Or et Ciel » de Florence Delay. Hermann Editeurs 2008.
*Traduction René Char
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