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26.02.2010 06:20
Les articles de Jacques Durand

Cette semaine, un nouvel article de Jacques Durand (paru dans le "Libération" du jeudi 25 février 2010) : «Ponce, vingt ans de croissance»
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...nous vous rappelons que vous pouvez retrouver les précédents articles dans notre rubrique "CULTURE / Presse taurine"
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Article du 25 février 2010 :.
PONCE, VINGT ANS DE CROISSANCE
A 6 ans, au retour de l’école, Enrique Ponce lâchait ses affaires et prenait une petite muleta. Sa mère Enriqueta, coiffeuse, ou son pére, Emilio, cuisinier au restau U de Valencia avertissait les visiteurs : «restez un moment, le niño va toréer.» C’était en 1977 et le grand père Leandro, coiffeur, fondu de corridas, ex novillero de spectacles cosmico-taurins lui avait foutu les toros en tête. A cette époque sa grand-mère le faisait entrer aux arènes ; caché dans ses vêtements. Les placiers faisaient mine de ne pas le voir. Entre deux toros, le «chiquet», le minot de valencia, toréait dans les escaliers. Les spectateurs lui offraient des sandwiches. Maintenant il est en bas et ils lui jettent des chapeaux et des cigares.
Cette saison, où, en mars Simon Casas a bâti la feria des Fallas de Valencia autour de lui, Enrique Ponce va fêter ses vingt ans comme matador. Matador, il l’était devenu le 16 mars 1990 chez lui avec le toro Talentoso et des mains de Joselito. Espartaco avait refusé de devenir son parrain d’alternative. En 1990, il était balancé comme un fétu de paille. Guère plus d’1metre 50 et un poids plume. Selon son biographe, Jacques Lavignasse, un jour, peu de temps avant son alternative, son picador Saavedra le met, par curiosité, sur une balance. 37 kilos. Simple apparence. La brindille Ponce a un moral de chêne. Le 28 juillet 90, il doit toréer à Valencia toujours. Au vent et à l’orage s’ajoutent le veto des vétérinaires, une tradition locale. Ils refusent trois toros de Galache, ils sont remplacés par trois, très armés, d’El Toril. Du coup à deux heures du début de la corrida les deux autres toreros El Soro et Roberto Dominguez serrent les cocottes de freins et déclarent forfait. On propose à Ponce d’annuler la course. Niet. Il va s’envoyer seul les six toros malgré une météo épouvantable et une piste transformée en bourbier. Titre du Diario 16 le lendemain : «Ponce couronné héros et maestro à Valencia».
Lorsqu’il était becerriste, son trop jeune âge et son apparente fragilité de biscotte l’obligeaient à toréer sous un faux nom : Francisco Porcel. Plus de 20 ans après et plusieurs milliers de toros combattus plus loin - il affrontera son 4000ème, ce 7 mars à Olivenza- l’ex freluquet a du, d’après Lavignasse, parcourir une bonne centaine de kilomètres en paseos divers et sous toutes les latitudes. Il est le poids lourd de la statistique taurine et dans l’histoire de la corrida celui qui aligne le plus de courses : plus de 1950. Cependant, le réduire à la chiche religion du chiffre serait un contre sens même, s’il est sensible à la statistique et même si en tauromachie la durée signifie la technique, la sûreté, la puissance du savoir faire. D’«enfant prodigue» à «patron», «pape», «docteur», «empereur galactique», «savant», «mage torero» la couronne de lauriers des louanges tressée sur sa tête par des chroniqueurs taurins y compris Joaquin Vidal qui l’a vu un jour «chanter la Traviata» devant un toro, le dépose dans le happy few des grands maestros canonisés. Un statut qui n’exempte pas du dénigrement.
Ses détracteurs lui reprochent de toréer trop loin du toro, trop à mi hauteur, trop avec le bout d’une trop grande muleta, d’être trop long, de toréer plutôt en ligne droite et, légitimement, de mal tuer. Sur le site «Hasta el rabo todo es toro» il est même inscrit, avec les Domecq éleveurs, Padilla, Rivera Ordonez, Cayetano, don Bull, le journaliste Moles, et même El Juli dans la liste noire de «l’antitoro». Pour d’autres il est le champion des avis. S’il est arrivé à la revue Aplausos, de Valencia, de minimiser son époustouflant talent, c’est, dit la rumeur parce qu’il préférait investir son argent dans l’achat d’oliveraies et la production de l’huile «Oro de Baeza» du coté de Jaén plutôt que de lui graisser la patte pour sa promotion.
A l’image de sa propre croissance corporelle les faenas de Ponce mettent du temps à se développer. Elles sont comme sa carrière : étendues et conformes à son rythme saisonnier. Ponce est toujours bien meilleur à partir d’août. Lui, explique cette structure du long par la piètre qualité de beaucoup de toros. Il faut longtemps les ménager pour leur faire rendre leur jus. On a vu paraître à ce sujet, la carence des toros, une expression, devenu cliché, aussi ridicule que pertinente. Ponce «inventerait» des toros. Il transformerait une chiffe molle prête à s’effondrer, en toro, sinon bravo, mais en toro actif propice au succès. Pas faux et symptomatique. Au long des chroniques le rabâchage du cliché en dit long sur l’absence de toro dans le toro que lui et d’autres sont amenés à croiser. Or comme ici rien n’est simple, on précisera que Ponce, si merveilleux à Séville en 2006, est aussi le torero préféré de Bilbao où sortent les toros parmi les plus sérieux de la géographie taurine.
On en tire la conclusion que cet accordeur de toros désaccordés est un surdoué de l’adéquation. Laquelle nécessite de la persévérance. Dans le combat, son sentier de la guerre est circonstancié. Il formule le vertige narcissique du torero sur le mode du prolixe. Il le transmet sur celui du minutieux. Truisme : Ponce est la métaphore de Ponce. Sa finesse, incomparable comme sa science des toros, sonne comme la transcendance artistique du gringalet qu’il fut. Ses grandes faenas cachent leur ciment sous leur bienséance. Leur délicatesse sent le propre et le chic. Lui est un torero de la périphrase plutôt qu’un torero de l’aussitôt comme l’est Castella par exemple avec ses passes changées, d’emblée, au centre. Castella y va sans circonlocutions. Ponce, non. Il insinue peu à peu de la lumière dans la confusion des toros et alimente l’illusion de la vigueur dans leur épuisement. Sa stratégie est celle du sachet de thé. Il ne plonge pas brutalement dans l’eau du combat ; il ne torée pas en vrac ; il libère peu à peu sa théine dans une liturgie soignée. L’effusion des publics est l’aboutissement de cette infusion progressive. La preuve : il est celui qui a fait gracier le plus de toros, 36, dont beaucoup ne le méritaient pas. Sa facilité d’exécution trompe. Elle est le fruit d’un travail foncier. Son art tout en mesures a la complexité du tact. Ponce montre les mécanismes sans mécanisme. Sa politesse a l’élégance de faire passer son raffinement pour de la simplicité et sa densité pour de la légèreté. Celle des nuages sur quoi, selon la formule, il torée souvent.
Jacques Durand
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