| |

22.04.2009 14:08
Corrida de lumière sous le soleil ou sous la pluie

Le samedi 11 avril 2009, journée pluvieuse et donc noire pour les organisateurs de la Feria Pascale d'Arles, était une bonne occasion pour se rendre au rendez-vous fixé ce jour par "Les Instants Vidéo Numériques et Poétiques".
(Communiqué)
Corrida de lumière sous le soleil ou sous la pluie
Casablanca – Arles
Les Instants Vidéo Numériques et Poétiques
Le samedi 11 avril 2009 restera une date historique dans les annales de la tauromachie puisque les mêmes combattants de lumière ont toréé à la même heure, dans les anciens abattoirs de Casablanca (transformés en espace culturel) et dans la salle Jean et Pons Dedieu d’Arles (un ancien cinéma transformé en salle de réunion municipale transformée pendant la féria en Auberge espagnole artistique, transformée ce soir-là en arène électronique et poétique).
Ce jour-là, à Arles, il faisait un temps de chien. Les taureaux en ont profité pour relire leurs classiques, quelques poèmes de Lorca, un essai de Leiris ou Bataille, les articles dans Libé de Jacques Durand qui au moins lui les comprend, ne leur fait jamais de coups vaches avec sa plume fuselée. Les arènes se sont transformées en bain-douche. Le public ruminait, errait, maudissait tous les dieux, tous les météorologues, grelottait, commentait ce qui aurait pu se passer si les corridas avaient eu lieu. Parler de ce qu’on n’a pas vu, ça fait aussi parti de la culture taurine. Etre vivant n’a jamais empêché un philosophe de parler de la mort, ni Dante de décrire les enfers. Pendant ce temps, Catherine et Jean sont au four et au moulin. Ils assouvissent la soif de lecture des visiteurs de la Boutique des Passionnés, et accueillent le public dans leur Auberge espagnole artistique. Et ce soir, 20h, les Instants Vidéo vont présenter une programmation intitulée « Sortie des arènes, entrée dans l’art vidéo ». Il n’y a pas eu de sortie, reste l’entrée des artistes. Bon, c’est peut-être une chance pour les vidéastes, (poètes électroniques), le public ne pourra pas comparer la réalité de la corrida de l’après-midi avec la fiction d’un poème taurin.
Aujourd’hui, seules les images ont revêtu leurs habits de lumière. L’art vidéo, c’est comme le socialisme selon Lénine, de l’électricité + des soviets (l’assemblée des spectateurs). Ils étaient une bonne trentaine de curieux ce soir-là. Premier film lâché dans l’arène, Corrida entrevue (17’, 2008) de Marie Herbreteau.
Il y a dans cette œuvre une infinie délicatesse. Elle se souvient de avant et après la corrida. Et pourtant, elle s’acharne à rendre compte de l’enchaînement et de la juxtaposition des événements, comme dans les rêves si bien décrit par Freud, jusqu’à l’épuisement du visible. Avec Marie, le montage d’un film est l’art d’une faena. Ah, voilà que nous touchons peut-être au point culminant de l’art vidéo : saisir ce qui échappe à l’entendement, à la conscience, au regard.
Tâche qu’accomplit Alain Bourges avec ses Esquisses tauromachiques (11’30, 2008) qui, comme son titre l’indique, ne peut qu’esquisser, amorcer sa quête de la réalité, croquer la vie et la mort, pocher la joie de la danse du matador solitaire et le drame inévitable, inépuisable, fatal de la mise à mort. Toute poésie est esquisse, crayonnage entre le vide et le plein, entre le plein et le délié.
La poésie consiste toujours à se tenir dans les limites de l’excès. D’où la nécessité de se constituer une sorte d’équilibre qui ne peut être trouvée que dans le mouvement. Le poète est un guetteur des lisières, un rôdeur des confins. Il se tient là où la réalité révèle ses insuffisances. On n’est jamais poète assez ! Il serait vain d’avoir la passion de la liberté sans vivre la liberté des passions.
Passion qui se lit dans cette vidéo de l’artiste bulgare (aujourd’hui installée à Berlin), Toro (2008) de Mariana Vassileva. Un homme, comme vous et moi, je veux dire par là qu’il ne porte pas l’habit de lumière du torero, est face à l’immense et puissant océan. Il nous tourne le dos. Il enlève sa veste. Il torée. Il torée l’impossible. Il torée celle que l’homme n’a jamais su totalement maîtriser, dompter. Il torée la passion.
Et puis, nous avons pu voir Corrida urbaine de Marc Mercier. Ici, l’arène est une rue à forte densité de circulation de Ramallah, en Palestine. Un gendarme fait son métier de gendarme, il règle le flux des voitures et des piétons qui veulent traverser. Oui, mais voilà, cet agent danse, non, plus que cela, il torée, les reins cambrés, parfois il virevolte sur la pointe des pieds et esquive majestueusement deux taureaux vrombissants. La Palestine vit depuis 1948 sous le joug oppressant d’une des armées les plus puissantes du monde, pas un jour sans sa liste d’humiliations, d’emprisonnements, d’assassinats… Que fait la police palestinienne ? Elle danse. Que fait un matador face au taureau ? Il danse. L’homme a d’incroyables ressources imaginaires pour convertir la violence et la mort en beauté…
Ce même 11 avril, au Maroc, les Instants Vidéo furent invités à fêter la métamorphose des anciens abattoirs de Casablanca en un immense espace artistique, avec la complicité du « Festival des arts visuels et nouveaux médias » dirigé par Majid Seddati. Durant toute la journée, plus de trois milles personnes se sont installées face à l’écran qui diffusait une programmation d’art vidéo tauromachique. Les mêmes films qu’à Arles, plus quelques autres. Des petites perles comme ce fameux Corrida (1929, 4’50) où, dans les arènes de Pampelune, Man Ray filme (en noir et blanc et en silence) la mort des taureaux comme de lentes toupies noires. Etonnant aussi ce Bullfight in Okinawa de Chris Marker (1994, 4’10) où deux taureaux, excités par leurs propriétaires, se combattent. C’est violent et cruel. Plus tendre, cette Tauromachie du désastre (2006, 2’02) où Sylvain Fraysse fait le remontage d’une bande super 8 issue du film « La course de taureaux » de Pierre Braunberger. Ralentis et fondus enchaînés de l’habillage d’un torero.
Enfin, pensez donc, des anciens abattoirs, c’était l’endroit idéal pour montrer cela : Shopping de Sébastien More (2007,15’). L'odyssée d'un veau, son devenir à travers les arcanes de la société de consommation, la course au trajet imprévisible de son corps qui s'éparpille et se métamorphose à mesure que le circuit mercantile se l'approprie et l'absorbe. Une vidéo à montrer absolument à tous les militants anti-corridas. Quel est le sort qui attend un veau qui ne deviendra pas un taureau de combat ? Une des dernières images de ce film tente d’y répondre : une tranche de veau finit empaquetée dans un supermarché. Avant d’être déposé sur le rayon pour la vente, une machine colle sur le paquet l’étiquette du code-barre comme d’autres le firent, il n’y a pas si longtemps, sur le bras des déportés.
Décidemment, ce ne sera jamais dans les abattoirs de la consommation de masse que me viendra ce sentiment mille fois ressenti dans les arènes : la vie mérite vraiment d’être vécue passionnément. Olé ! Qu’on se le dise !
Marc Mercier
Avril 2009
Instants Vidéo (Marseille)
www.instantsvideo.com
|