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 26.01.2012 15:30

Les articles de Jacques Durand

"Cuadri, de nerfs en fils ", nouvel article paru ce jour dans le quotidien "Libération" (édition du jeudi 26 janvier 2012).








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...nous vous rappelons que vous pouvez retrouver les précédents articles
dans notre rubrique "CULTURE / Presse taurine"

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Article du 26 janvier 2012 :




Cuadri, de nerfs en fils





«Vive le toro et vive le Cuadri». C’est par cet hosanna que, dans El Mundo du 3 juin, Javier Villain avait salué les toros de Fernando Cuadri toréés la veille à Madrid. Des toros puissants, avec de la caste, sans pitié pour les toreros et piqués durement par les picadors. Villain comparera même le frénésie de Jesús Vicente, picador du second toro de El Fundi, à la dinguerie de El Vozarrón, picador du torero Caracho dans le roman éponyme de Gómez de la Serna. El Vozarrón, devenu fada, s’était mis à piquer les passants, les automobiles, les tramways dans la calle de Alcalá à Madrid.

Les toros de Cuadri élevés à Trigueros, près de Huelva, dans le sud andalou, sont ainsi : solides, consistants, tenaces, avec quelque chose de bourru. Les mauvais Cuadri ? Brusques, lents à la détente, baissant mal la tête et peu mobiles. Les bons ? du silex et vroum. Tous durs sous la pique. Comme le fameux Clavelino. En 1993 à Madrid, il avait été si fortement piqué par le picador de Pepin Jimenez que le péon Juan Carlos de los Rios, «El Formidable fils», téléphonera le lendemain à son éleveur pour lui dire son étonnement. Il pensait que Clavinero n’aurait plus de jus pour la muleta. Erreur. Clavinero recevra le prix du toro le plus bravo de la San Isidro. Il avait de qui tenir. Il était le fils de la vache Clavelina et demi-frère du novillo Clavelino combattu à Madrid quinze ans plus tôt et qui avait manifesté ces mêmes qualités. Il y a eu aussi dans la famille un Clavelito fameux à Vic-Fezensac en 1989. Tous issus d’une réputée lignée (reata) de vaches, parmi les 28, qui composent le troupeau des 150 vaches bravas de l’élevage et fournissent une trentaine de toros pour la saison. Fernando Cuadri, cependant, il lui a trouvé un défaut, à Clavelito : celui d’aller mourir aux planches et pas au centre comme les toros bravissimes.

Fernando aussi a de qui tenir. De qui ? de Celestino, son père, créateur de la ganaderia, en 1954. Même philosophie. En gros, chez les Cuadri, le mot toréabilité est un gros mot. D’où leur culte parmi le peuple torista. Fernando, qui est l’ingénieur, est invité par les cénacles toristas. Comme les Amis de Pabloromero, qui l’ont reçu à Nîmes le 16 décembre. C’est que, comme ses toros, il ne prend pas de gants et balance les choses assez rondement.

Par exemple, un jour à Algesiras, il a dit qu’il ne permettrait jamais à son fils de toréer un toro aux cornes trafiquées. A Sangüesa, l’an dernier, il a cassé de l’azúcar sur «ces nouveaux éleveurs plus soucieux de parader dans les contre-pistes que de produire des toros de respect». A Nîmes, quelqu’un lui a demandé, non sans malice, qui parmi les figuras aurait été capable de toréer sans reculer Aviador, sixième et redoutable toro de sa corrida du 2 juin. Face à Aviador, un manso con casta, Alberto Aguilar avait été réduit à enclencher la marche arrière. Réponse : seul El Juli. Sauf que ni El Juli ni les autres vedettes ne se cognent ses toros. L’intransigeance de leur caractère mettrait en danger leur cote. Fernando s’en est félicité : «Heureusement que les figuras ne toréent pas mes toros. Quand elles se mettent à toréer tel élevage c’est, qu’avant même l’éleveur, elles voient en arriver la décadence.» Lui se félicite que sa ganaderia «vive de ces reconnaissances d’aficionados exigeants et pas comme d’autres, qui vivent des oreilles coupées», sous-entendu à des toros creux et sans arrogance.

A Nîmes il a rendu un bel hommage à son mayoral, José Escobar, né à la propriété. S’il estime que partout ailleurs le mayoral, c’est 50% de la ganaderia, chez lui, José Escobar, «c’est 80%» de l’élevage. Il connaît, par exemple, mieux que lui, la particularité de chaque reata ; de celles qui se bonifient ; de celles qui se périclitent. Il sait la date des chaleurs de chaque vache et, si elle est tientée à ce moment-là, il avertit son patron que le jugement sur elle et sa sélection ou non doit être relativisé. A Trigueros, la sévérité dicte la tienta : la vache doit aller cinq fois au minimum sous la pique. Si elle est recalée, à l’abattoir. On ne badine pas avec les principes. En 1984, quand l’élevage traversait un moment difficile, et à l’issue d’une corrida désastreuse à Madrid, 61 vaches, presque la moitié du troupeau, et l’étalon Tacholero ont été abattus.

Pour autant et pour Fernando Cuadri, le test de la pique n’est pas un critère garanti. L’environnement climatique de la tienta, par exemple, joue. Fernando Cuadri : «Tu choisit 12 vaches à tienter. Tu en tientes six par jour où souffle le vent du levant. Il dissipe les vaches. Elles grattent le sol. Tu n’en sélectionnes aucune. Tu tientes six autres par vent du nord, tu en gardes quatre.» Lui recherche le toro avec de la force, de la caste, de la fijeza, de la concentration et aussi de la noblesse. Il explique que la caste n’a pas de définition claire. Ce serait le «désir de tuer» et un désir qui va croissant lors du combat et ce contrairement au «genio», qui serait juste de la violence allant en diminuant. Il explique que la noblesse du toro, de son toro, à travers la métaphore de la baston : «Tu m’attaques, tu me vaincs, tu me mets au sol, tu es à ma merci. Là, je te lâche. C’est la noblesse. Mais si tu me lâches parce que tu ne peux pas faire autrement, tu es un idiot.»

Les toristas, qui méprisent le toro idiot et son asservissement dans les corridas pour vedettes, vouent donc un culte au toro Cuadri. Un toro issu de trois sangs différents, un toro «profond», c'est-à-dire pansu et avec un fanon important, plutôt court de pattes de devant et muni de cornes qui montent vers le ciel. Comme la cote en hausse de son éleveur : il vient de recevoir le prix au meilleur élevage de la Fédération royale taurine d’Espagneet, le 14 janvier la ville de Huelva l’a honoré de sa médaille. Elle distinguait un ganadero «idéaliste et romantique». Le légendaire «Salvat», figure emblématique du rigorisme taurin madrilène l’avait un jour oint : «Si un jour je suis ganadero, je veux l’être comme Cuadri.»


Jacques Durand



 
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